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L'enfant & les peurs

L’enfant et les peurs…

Dominique Desmichel

 

Naturellement, le nourrisson n’est pas sauvage. Certes, il sait reconnaître de façon innée l’intentionnalité du discours qu’on lui adresse ; si la personne qui s’occupe de lui se met à crier, il va prendre peur et pleurer : nul besoin de comprendre les vocables pour saisir l’émotion ; la musique des mots est universelle et chacun sait, adulte comme enfant, reconnaître l’affect qui accompagne une parole quand bien même il n’en connaît nullement la langue. 

Les premières expériences de peur commencent chez le petit enfant vers le 7ème mois ; auparavant, plein d’une sociabilité naturelle, l’enfant sourit volontiers et va dans les bras de tous car il ne distingue pas bien ses proches des autres ; puis, il commence à savoir faire la différence et il devient donc plus « sauvage ». Il commence à avoir « peur de l’étranger » ; les psychologues appellent cela l’angoisse du 8ème mois. 

Il en découle naturellement une peur de la séparation ; celle-ci est tout à fait normale et elle reste souvent importante jusqu’à l’âge de 2 ou 3 ans. 

Les peurs ou les terreurs nocturnes commencent à se manifester à partir de 3 ou 4 ans : cela correspond à la perception par l’enfant de son monde intérieur peuplé de gentilles fées et de vieux sages bienveillants… tout autant que de sorcières et d’ogres terrifiants. C’est l’âge où apparaissent aussi la peur des animaux : ces peurs relèvent à la fois d’une autoprotection indispensable (peur des chiens, peur du bruit, peur des cris ou des images impressionnantes) que d’une projection sur l’environnement des leurs démons intérieurs (peur des loups, des dinosaures, des oiseaux de nuit, des animaux cachés sous l’eau au bord de la plage…) ; parfois, certaines de ces peurs persisteront chez l’adulte : elles relèvent alors souvent du monde intérieur de l’enfant qu’ils furent. Tous les enfants ont des peurs : il est heureux qu’il en soit ainsi et nombreux sont ceux qui ont des phobies passagères. 

La peur du voleur a un statut un peu particulier ; elle apparaît vers 8 ans en général ; elle s’exprime par des difficultés d’endormissement, des réveils nocturnes, une fatigabilité le matin ; on peut retrouver un événement déclenchant : vol chez un voisin, récit angoissant, spectacles (film, infos visuelles…) inadaptés à l’âge, sensibilité importante... Le scénario est assez stéréotypé ; le voleur entre dans la maison, il s’en prend aux parents qui vont être ficelés et réduits à l’impuissance ; l’enfant se réveille souvent à ce moment là plein d’une terreur intense. 

Que peut-on en dire ? D’abord que l’enfant est dans l’être et non l’avoir ; donc logiquement, le voleur menace des êtres et ne s’en prend pas aux objets de la maison ni à ceux de l’enfant sauf s’ils ont une valeur affective spécifique pour lui (ils sont alors des « objets d’être »). Ce sont donc les personnes ressources que l’enfant sent en danger. 

En fait, l’enfant s’inquiète pour son avenir, il s’y projette avec angoisse ; sa peur est en partie normale. Il peut ainsi se dire : quand je serai grand et que mes parents ne seront plus là, qui va me protéger ? si j’échappe à mes parents, comment vais-je faire pour survivre ? comment puis-je savoir s’ils tiennent à moi ? si j’ai un problème et qu’ils ne sont pas là ou rendus impuissants, comment être en sécurité ? viendront-ils me chercher ? 

La phobie du voleur témoigne donc d’une mise en scène intérieure de l’anxiété normale de l’enfant quant à son devenir. Il s’agit d’une sorte de mise à l’épreuve, en particulier au moment d’un passage : celui l’innocence et de l’irresponsabilité (indispensables à vivre chez l’enfant) à la réalité de la vie quand on grandit, quand la pensée devient plus concrète, plus ancrée dans le réel, quand il faut renoncer à la puissance de l’imaginaire et commencer à s’assumer et affirmer son moi. 

Le soir et la nuit, l’enfant est particulièrement sous la dépendance des parents ; l’anxiété est plus forte à ce moment-là ; les objets contre-phobiques ne fonctionnent plus. On voit bien là que la phobie est une phobie de situation (est-il possible de survivre sans ses parents ?) et non d’objet. 

On peut aussi penser, selon le contexte, à d’autres lectures : car parfois, c’est l’enfant qui fait entrer le voleur ; l’enfant sait plus ou moins qu’il faut introduire un « extérieur », potentiellement menaçant, dans un « intérieur », parfois trop sécurisé par les parents. Parfois même, le voleur se révèle complice de l’enfant : il devient en quelque sorte un aide pour « tuer le père ou la mère » ; le contenu symbolique du voleur est alors régulièrement ambivalent, c’est un voleur dangereux et gentil, il peut ainsi incarner une fonction paternelle symbolique en aidant l’enfant à prendre de la distance vis-à-vis de ses parents (dans leur fonction maternelle contenante), à commencer son autonomisation, son individualisation… Le voleur sert aussi dans d’autres situations à régler quelques comptes avec sa fratrie, en étant l’incarnation d’une pulsion que l’enfant sent pointer en lui et qu’il perçoit comme menaçante pour lui ou l’équilibre familial. Le voleur peut ainsi incarner le processus de deuil de l’enfance. 

Les peurs et les passages phobiques sont donc tout à fait normales chez l’enfant ; quand cela prend des proportions importantes, avec un retentissement social ou des troubles du sommeil, de l’alimentation (peurs vis-à-vis des aliments) ou dure plus de deux ans, si l’enfant met en place des conduites d’évitement, de conjuration ou de contournement importants, il est souvent souhaitable qu’il aille se faire aider. 

Ce sont les paroles paternelles et maternelles, la famille, l’environnement qui permettent une élaboration, en particulier de la peur, de l’anxiété et de l’angoisse. Il est ainsi très utile de proposer à l’enfant de déployer son imaginaire autour de ses peurs : raconte-moi donc ce que faisait ce monstre, cet extra-terrestre, ce démon ou cette sorcière ? à quoi cela te fait-il penser ? que pourrait-on faire ? et si on mettait une muselière à cet horrible dragon ? L’imaginaire sert alors de vrai bouillon de culture pour le Moi. 

L’insomniaque n’a pas de « mère veilleuse » intérieure pour lui assurer un bon sommeil. 

Si cela n’est pas fait, à la place d’une mise en image (en imaginaire) ou en psyché, cela risque de se mettre « en corps », via les somatisations. La peur (et le traumatisme sans parole pour le partager, sans mot pour l’expliciter) sont très porteurs de ces somatisations. A défaut de mise en paroles, pas d’imaginaire (pas de fantasmes), donc pas de symbolisation. Cela rend difficile voire impossible l’assimilation de la peur, de l’anxiété, de l’angoisse, du conflit.

Car la peur est toujours peur de quelque chose pour l’enfant. Il est à ce propos tout à fait inutile de lui dire : tu n’as aucune raison d’avoir peur ; cela ne veut que dire : tu n’as pas de raison objective d’avoir peur / mais la question est intérieure : c’est le sujet qui a peur non l’environnement qui est menaçant. Il en est d’ailleurs de même pour l’adulte : dire au phobique que sa peur n’est pas légitime est inutile, il le sait, mais il sait aussi que cela se situe ailleurs, c’est-à-dire en lui. 

En grandissant, l’enfant reçoit l’information que le monde est dangereux ; soit parce qu’il l’entend directement de sa parentèle, soit parce qu’il le comprend dans le mode de fonctionnement de cette parentèle et du monde (l’école est à ce titre l’un des grands lieux d’expérimentation de la peur) ; il le vit en tout cas comme cela (cela ne veut pas dire que c’est une véracité factuelle, mais seulement que c’est « sa vérité » à lui). On lui dit que les chiens sont méchants ou mordent, qu’on peut l’attaquer, lui voler ses affaires, lui faire mal. D’où l’importance d’associer une parole informant de la menace d’une « parade » adaptée à l’âge de l’enfant : tiens-toi à distance des chiens, ne va pas les provoquer, surveille tes affaires, apprends à te défendre, ne t’éloigne pas trop de moi… L’absence de paroles d’apprentissage adaptées pour lui permettre de devenir autonome ou, a contrario, une exigence d’autonomisation mise en place trop tôt sont créateurs d’angoisse. 

C’est l’intériorisation de la fonction maternelle qui permet à l’enfant de dominer ses peurs : je sais que j’ai à l’intérieur de moi une mère (en tant que fonction) qui me protège : je n’ai pas de raison de me laisser dominer par mes peurs ; je peux trouver dans cette présence rassurante le courage dont j’ai besoin. 

Si ce « maternel » intériorisé est insécure, les expériences de la vie seront plus douloureuses que maturantes. C’est la relation d’amour entre le maternel et l’enfant qui lui permet ou non d’intérioriser une « bonne mère », une mère « suffisamment bonne » (Winnicott) en tout cas l’autorise à se sentir en sécurité. S’il n’a pas été aidé pour les élaborer, pour se créer un imaginaire aidant et structurant afin d’en faire ensuite un espace symbolique, l’enfant peut rester prisonnier de ses peurs initiales légitimes.

Nombre d’enfants ou d’adolescents phobiques n’ont pas réussi à se trouver, à créer un espace sécurisant intérieur leur permettant de « lâcher » la maison maternelle ; ils ont peur d’aller au dehors, surtout dans un milieu « étranger » (comme l’école dans les phobies scolaires). 

Ces enfants ont en général beaucoup de mal à s’aimer, leur estime d’eux-mêmes est blessée ; il y a chez une majorité de phobiques une atteinte de l’amour et de l’estime de soi : car plus vous vous aimez, plus vous vous sentez en sécurité. C’est d’ailleurs souvent dans une expérience de solitude accompagnée (par un aidant, un proche, un psy…) que le phobique se reconstruit. Dans une solitude choisie, active et structurante où le Moi (re)trouve cette sécurité intérieure qui lui manquait. 

Mme H… raconte : je rentrais le soir chez moi mais l’atmosphère était si terrible que je reculais le moment où je devais entrer ; pourtant, ma mère savait combien de temps je mettais pour rentrer de l’école ; alors, invariablement, elle me hurlait dessus et me flanquait une raclée ; j’étais prise entre deux peurs : celle de rentrer chez moi directement et celle de tarder au prix d’une violence ; quand je sonnais à la porte, je savais ce qui allait me tomber dessus

En 2008, une étude anglaise portant sur des photos de clowns décorant un service de pédiatrie constate que la totalité des 250 enfants de 4 à 16 ans interrogés les trouvent effrayants. 

Une étude menée par l’université de Tel-Aviv sur cent enfants âgés de 2 à 17 ans indique que la présence d’un clown dans un service hospitalier diminue significativement leur anxiété (Source : Philomagazine N°87, mars 2015, page 22). 

DD